[ITW] Le métier d’avocat pour les nuls

Garants du sacrosaint pouvoir judiciaire, boucliers vertueux face au glaive de la justice, les avocats bénéficient d’une certaine aura auprès de la population – et ce malgré le relatif ostracisme que l’on peut ressentir, face à tant de règles et d’institutions diverses. Maître Anne-Sylvie Saurin-Thelen, avocate à la Cour et membre du Conseil de l’Ordre, s’est prêtée au jeu de l’entrevue et de la banalisation. Plongée au cœur d’un univers au langage parfois hermétique et aux codes établis.

tout justiciable espère de son avocat que la balance penche en sa faveur...
tout justiciable espère de son avocat que la balance penche en sa faveur…

Comment en êtes-vous venus à la fonction d’avocate ? Est-ce là une vocation, un choix de carrière ?

C’est compliqué, j’ai un choix de parcours atypique. J’ai fait des études de droit en sortant du lycée, après quoi je n’ai pas souhaité devenir avocate tout de suite. Ma mère était avocate, je n’avais pas le désir de suivre le même chemin. Je me suis donc orientée vers le privé, et ai exercé au sein de diverses entreprises. J’y ai fait de l’audit pendant une vingtaine d’années, et je n’en suis venue au métier d’avocate qu’en 2017. Cela fait donc 10 ans cette année. Je ne crois pas qu’on puisse qualifier ce choix comme étant une reconversion à proprement parler, ayant toujours exercé dans le Droit.

Vous exercez dans tout ce qui a attrait au Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoine, au Droit immobilier, au Droit du travail, au Droit du dommage corporel, ou encore au Droit public… Comment faites-vous pour maîtriser l’ensemble de ces disciplines ? Avez-vous une préférence pour l’une d’elles ?

Lorsque l’on poursuit des études de droit, l’on nous apprend à chercher et à trouver ce qui est nécessaire pour résoudre un dossier. On vous enseigne une méthodologie, une méthode de travail stricte. Il est formellement impossible de connaître « tout sur tout ». Il y a des codes et des lois qui ne cessent de changer, d’être modifiés. Les députés sont extrêmement prolixes ; l’on est obligé, à chaque fois que l’on traite un dossier, d’aller à la source. On nous apprend donc prioritairement à trouver ce dont on a besoin. En réalité, c’est un métier où l’on doit posséder une bonne qualité d’adaptation. Pour ces différents Droits, la méthode de fonctionnement demeure la même. Seul le contenu varie. Évidemment, il est humain d’avoir des préférences pour certains domaines – tout comme un élève n’apprécie pas nécessairement toutes les matières qu’il étudie. C’est en fonction de ce critère que vous recevez les affaires, ou pas.

Un partenariat, nommé Astr’Avocat, vous lie à Maître Séverine Ricateau, et vous permet notamment d’exercer au barreau de Nanterre, en plus de celui de Créteil. Quels autres avantages représentent cette union ? Vous parlez notamment sur votre site de multipostulation, pourriez-vous expliquer ce processus ?

En fonction des domaines, vous ne pouvez pas intervenir sur tous les barreaux. Vous êtes obligés d’avoir un avocat sur place, inscrit au barreau. Si vous ratifiez un partenariat avec un avocat qui appartient à un autre barreau, vous pouvez donc traiter ces dossiers sans qu’il soit besoin d’un autre avocat. Ça permet d’élargir notre zone d’activité, même si l’on  peut intervenir dans toute la France – je plaide d’ailleurs partout sur le territoire. Mais ce sont des matières réservées, spécifiques, et vous êtes alors obligé de payer un avocat « boite aux lettres ».

Des années d’étude sont nécessaires pour parvenir à officier dans le domaine de la justice, et il faut se tenir au fait de la législation qui évolue sans cesse. Mais il faut également savoir se détacher des drames, de la misère humaine, de la violence endémique… En somme, peut-on dire qu’exercer dans la justice, et plus précisément en tant qu’avocate, interdit une vie normale ?

Ce serait grandiloquent de parler de séquelles. En revanche, il est vrai que notre sommeil peut parfois être agité. Nous sommes très sujets au stress, lorsque l’on traite des dossiers, nous nous y consacrons corps et âme. Lorsque l’on est en vacances, l’on reçoit des appels – surtout dans le cadre du Droit de la famille. J’ai parfois des clients au téléphone dont les enfants n’ont pas été rendus, ou dont l’enfant s’est fait mal. Ou pire encore, en cas d’attouchement… Ce sont des sujets extrêmement graves, et lorsque nous sommes en vacances, nous continuons à gérer nos dossiers, à donner des conseils dans l’urgence, et à tenter de résoudre les problèmes. Il n’y a pas de coupure nette, c’est parfois très difficile.

Nous aimerions aborder la problématique de la pyramide des normes de Kelsen. Le droit international et la constitution européenne ont par exemple une valeur supra, une parole plus forte, que celle du Droit français. N’y a-t-il pas là un problème de souveraineté nationale traduit par la justice ?

Je ne partage pas ce point de vue. En tant qu’avocate, je suis rarement confrontée à ce problème. Nous traitons des dossiers précis, c’est donc bien plus terre-à-terre. Dans mon cas, il s’agit d’un cabinet de proximité ; ce n’est pas un cabinet parisien qui traite uniquement des affaires internationales ou défend des dossiers devant la Cour européenne de justice. Nous sommes donc assez éloignés de ces problématiques. En ce qui me concerne, je vois d’un bon œil cette évolution. Il est rationnel d’envisager que le Droit européen puisse faire évoluer positivement le Droit français. La Cour de cassation est parfois lente dans sa mue sur certains points. Appliquer le Droit international est quelque chose de lambda pour une avocate, et le Droit français n’est en rien inféodé aux grands principes du Droit international. L’on juxtapose les règles, l’on met le dossier à plat – c’est une sorte de jeu de lego, une énigme, que j’apprécie résoudre.

La loi travail vous concerne particulièrement. Que pouvez-vous nous dire de cette réforme, de ses effets ? À l’échelle macroscopique, à quels problèmes avez-vous par exemple été confrontée ?

J’exerce moins que par le passé dans le cadre du Droit du travail. Je ne fais que de la négociation de départ. Je n’ai pas, personnellement, été confrontée à des difficultés particulières depuis cette loi.

Naïvement, lorsque l’on pense aux avocats, l’on a rapidement en tête de grands criminels, certaines scènes de film et autres idées reçues. Êtes-vous passionnée par la criminologie ou le banditisme ? Ou est-ce à contrario un désir de représenter un bouclier pour les plus faibles qui a éveillé ce choix de carrière ?

Je n’ai aucune intention de faire du Droit pénal. Je ne défends pas les grands bandits. C’est un domaine qui ne m’a jamais particulièrement attirée. J’en fais parfois lorsque mes clients ont des soucis à cet égard…mais par affinité, je ne me dirige pas volontairement vers la criminologie. Ce métier me passionne aussi et surtout pour la gymnastique intellectuelle.

Exercer ailleurs qu’à Paris intramuros représente-t-il un frein à votre activité ? Avez-vous une clientèle régulière, ou doit-on plutôt parler de « one shoot » ?

En terme d’exercice, c’est peu ou prou la même chose. Je pense que la différence palpable se situe dans la représentation ; à Paris, les avocats ne sont pas moins de vingt milles. Concernant le barreau du Val de Marne – je suis membre du Conseil de l’Ordre, nous sommes environ 600. En terme de qualification et de diplômes, c’est strictement pareil, si ce n’est davantage ici qu’à Paris. Il n’y a d’ailleurs pas de règle dans l’implantation. L’on pourrait être une dizaine à avoir pignon sur rue dans le même quartier, il n’existe pas de numerus clausus. En revanche, lorsque l’on s’installe, l’on doit répondre à certains critères. Il faut faire une demande à l’Ordre ; un membre du conseil doit alors se déplacer afin de procéder à ce que l’on appelle une « visite domiciliaire. » Il doit s’assurer des bonnes conditions de réception de la clientèle. Il faut impérativement se munir d’une salle d’attente, d’un espace suffisant pour recevoir dans des conditions acceptables. Ce sont donc là des normes d’exercice de la profession, et en cas de non-respect desdites règles, le Conseil de l’Ordre ne donnera pas l’autorisation d’exercer. C’est un préalable pour être « inscrit(e) au tableau », ou plus prosaïquement, être répertorié(e) comme officiant dans le Val de Marne, Paris ou ailleurs.

L’on entend ça et là qu’il faut réformer la justice. Des voix s’élèvent pour, a contrario, ne pas bousculer les institutions en place. Si vous aviez toutes les prérogatives nécessaires pour agir sur le levier judiciaire, quelle réforme feriez-vous prioritairement, si toutefois vous l’envisagiez ?

La justice est bien trop lente. La France gagnerait à recruter davantage de magistrats ; dans certains tribunaux, des postes ne sont pas pourvus… Par conséquent, certains cabinets ne peuvent pas tourner. La justice est donc rendue bien trop lentement.

Enfin, question d’actualité. François Fillon a reçu une convocation pour une MEX, mise en examen, Mercredi matin. Jusqu’ici, son statut était celui de témoin – suspect, mais témoin. D’après vous, cette MEX induit-elle une avancée quant aux accusations dont François Fillon fait l’objet ? Pourquoi ce processus de mise en examen a-t-il tant tardé ?

Il est important d’être précis en matière de Droit. François Fillon n’a pas reçu de mise en examen, comme on l’entendait ça et là dans les médias ce mercredi matin. Il est convoqué avec sa femme – et à l’issue de cette convocation et de cet entretien, le magistrat décidera de les mettre en examen ou de les placer sous le statut de témoin assisté. Actuellement, beaucoup de journalistes ne savent pas réellement ce qu’ils disent et laissent malheureusement une grande propension au buzz. François Fillon ne peut tout simplement pas être mis en examen s’il n’a pas été entendu par un juge au préalable. Peut-être qu’il y a 9 chances sur 10 pour qu’au terme de cet entretien, il soit bel et bien mis en examen, mais pour l’instant, ce n’est nullement une MEX. L’on ne peut tout simplement pas être mis en examen en recevant une simple convocation du juge. Cette réception par le juge d’instruction n’est par ailleurs aucunement un interrogatoire. Son greffier enregistrera les éventuelles réponses aux questions, après quoi le juge décidera de la suite des évènements. À l’issue de cet entretien, un non lieu peut même être rendu, nous ne pouvons donc préjuger de rien – à ne pas confondre avec un classement sans suite, rendu par le Parquet. Il y aura donc mise en examen, non-lieu ou passage en témoin assisté ; être témoin assisté permet d’avoir accès au dossier, chose impossible si vous ne bénéficiez pas de ce statut. Sur un plan procédural, il est donc parfois préférable d’être témoin assisté pour avoir accès aux pièces.

Arnaud Antonelli

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